S’il est un métier qui suscite l’interrogation, c’est bien celui de journaliste.

Parce que son statut et sa définition sont flous. Parce que son modèle économique traditionnel est bousculé par le numérique, les réseaux sociaux et la primauté de l’instantané.
Et pourtant, le journalisme est un métier intellectuel de premier plan qui nécessite rigueur et culture, qui demande du temps, qui repose sur une vraie technicité. Un métier qui émet de la valeur et dont le produit, l’information, constitue une base de la démocratie, de la vie en société et même de la mémoire collective.

Le métier semble de plus en plus précaire, son horizon désespérément bouché mais de nombreux éléments soulignent son caractère incontournable et la nécessité de sa reconnaissance.

C’est vrai que le pessimisme a ses raisons.

 Les médias traditionnels ne sont plus la seule courroie de transmission de l’actualité. La presse crée encore l’événement comme on l’a vu récemment avec la découverte du pseudo Xavier Dupont de Ligonnès mais les réseaux sociaux sont le premier véhicule de l’information immédiate et leurs utilisateurs produisent eux-mêmes du contenu, des textes, des éditoriaux et des vidéos. Ils contribuent à une forme de sélection des articles et documents produits par les médias qu’ils relaient gratuitement à des milliers d’amis en partage.

Les deux mots-clefs de la situation de l’information sont lâchés : la gratuité et le hasard. L’information n’est plus rémunérée, payée d’une manière ou d’une autre par l’informé. Le fait d’être informé n’est plus le produit d’un choix délibéré comme celui qui achète le journal-papier ou allume la télévision pour regarder le 20-heures. Désormais, l’on découvre une information importante au milieu de photos de vacances et de commentaires sportifs. L’on apprend le déclenchement de la guerre contre les Kurdes par Erdogan par hasard entre deux photos de vos amis à la plage et du dessert qu’ils ont pris au restaurant.

Dans ce nouveau monde où chacun peut se croire journaliste, l’on se demande où le travail professionnel peut s’imposer face à un amateurisme ambitieux qui occupe sans vergogne le terrain de ceux qui ont leur profession chevillée au corps et dont la technicité s’appuie sur une très solide formation. Bref, que faire d’un bac+5 dédié à l’information si n’importe qui peut faire le même travail et gratuitement ?

A cette situation mortifère pour la profession s’ajoute le douloureux problème de la confiance. Les journalistes sont aussi décriés que les dirigeants politiques. On rend rarement hommage à leur compétence et on préfère souligner leur manque d’indépendance, leur goût immodéré pour le scoop, leur côté donneur de leçon. Le journalisme est surtout accusé de ne pas respecter sa propre déontologie et de faire trop de concessions aux pouvoirs politique et financier.

Et ce manque d’indépendance est souvent mis en relation avec le financement des médias traditionnels qui sont, de fait aujourd’hui, à la remorque des puissances d’argent et des groupes financiers et industriels comme Altice et Kering. Sans parler de la publicité qui envahit les médias privés et qui fait de l’annonceur l’ultime arbitre de la parution des articles les plus délicats dans le domaine économique. Trouvera-t-on un jour un article négatif sur Dassault et sur le Rafale dans le Figaro ? En réalité, le journaliste exerce une mission qui devrait surpasser les intérêts privés et se rapprocher du service public dans l’esprit alors qu’il est salarié d’une entreprise privée dans 95 % des cas. Cette contradiction profonde génère parfois bien des désillusions chez des jeunes journalistes qui découvrent que leur ambition initiale se heurte à l’âpreté d’une concurrence digne du capitalisme libéral le plus intransigeant.

Et pourtant, il y a bien des raisons d’y croire encore.

Dans un premier temps, l’on pourrait simplement rappeler que le besoin de journaux, d’articles et d’informations est toujours vif dans toutes les couches de la société, à travers des supports variés et de nouveaux moyens techniques. Ce besoin transcende les générations et il va de l’abonnement à la version papier du quotidien régional jusqu’à la consultation régulière de l’application numérique du grand quotidien national sans parler du succès confirmé des magazines hebdomadaires. L’on pense, à tort, que le monde du 20-heures est mort, comme il serait illusoire de croire que les jeunes ne font confiance qu’à l’information diffusée par les réseaux sociaux.

Ensuite, contrairement à la sphère monétaire, la bonne information finit toujours par chasser la mauvaise. En dernière instance, même sur des sujets locaux, le consommateur d’articles ira toujours vers le plus crédible, le plus complet, le plus sérieux. Le niveau d’éducation d’un pays développé comme la France, implique nécessairement que le papier fouillé où chaque information est vérifiée l’emporte sur l’information rapide et insuffisamment travaillée.

Le journaliste est le seul en mesure de satisfaire une demande d’exigence et de vérité car il a la culture initiale, la sensibilité, la déontologie, la méthode et la technicité…atouts qu’il a pu assimiler et renforcer dans son école de journalisme et, ensuite, au sein des rédactions où il a travaillé.

En un mot, c’est le professionnalisme qui est l’avenir de la profession mais cela ne règle pas la question de la rémunération de la qualité. Comment continuer de rémunérer un métier intellectuel de haut niveau, exercé par des Bac + 3 au minimum, alors que tant de médias peinent à financer leurs simples dépenses de fonctionnement ? Alors que les Google et Facebook pillent allègrement les contenus sans rémunérer qui que ce soit ?

Il est rare qu’un métier indispensable à une société et à sa survie démocratique disparaisse. Le besoin crée la fonction et la fonction ne peut s’exercer longtemps dans le cadre du bénévolat. Il serait temps aussi que les citoyens-lecteurs ou auditeurs se réconcilient avec le journalisme en général et cessent de dénigrer ce qu’ils apprécient sans toujours le reconnaître. Cela pourrait aussi améliorer le vécu quotidien des journalistes et contribuer à une plus grande estime d’eux-mêmes.

Ainsi, peut-on dire que le métier de journaliste est plein d’avenir mais que le niveau de sa rémunération est très dépendant des mesures que pourra prendre l’Etat pour protéger la valeur du travail et sa qualité intrinsèque. Limiter les formes de gratuité permettrait de cadrer beaucoup mieux le journalisme et de lui donner un vrai statut économique conforme à son utilité sociale. La gratuité est un paradoxe car, si elle peut séduire dans un premier temps, elle est très vite associée à l’idée de rapidité et de superficialité. La création de journaux gratuits n’a pas empêché le succès de pure players accessibles par abonnement comme l’est Médiapart.

                                                                                                                                                                                               Article rédigé par Eric Dusquenoy