On sait que le philosophe Platon, dans son dialogue du Phèdre, mettait en garde contre ce que l’on pourrait appeler les « effets pervers » de l’écriture, à savoir notamment affaiblir la mémoire et scléroser la pensée. Le maître de Platon, le philosophe Socrate, ne nous a laissé quant à lui aucune œuvre écrite, mais il est passé à la postérité comme le philosophe qui ne pouvait penser qu’au travers du dialogue et de la parole vivante. Comment se peut-il que notre système d’enseignement soit devenu aujourd’hui si dépendant de l’écrit, si attaché à la lecture et à l’interprétation des textes, au détriment du dialogue et de la prise de parole vivante?

 

Il est vrai que l’Ecole française a fait le choix de valoriser les travaux écrits de façon quasi-exclusive et elle a bien souvent relégué les épreuves orales à un rang subalterne – comme en témoigne le fameux « oral de rattrapage » du baccalauréat, c’est-à-dire un ensemble d’épreuves orales qui permettent de « repêcher » les candidats ayant été recalés aux épreuves écrites. Seules les langues dites « vivantes » ont eu jusqu’à présent en charge de développer la prise de parole chez les élèves de l’enseignement secondaire français. Dans ce contexte, la réforme du baccalauréat voulue par le ministre de l’Education Nationale, Monsieur Jean-Michel Blanquer, introduit un changement profond, on peut même dire : une véritable révolution de la philosophie éducative française qui était centrée jusqu’ici sur la prééminence de l’écrit. Un ancien inspecteur général et expert en éducation, Roger-François Gauthier, a souligné dans une tribune du Monde (publiée le 15 octobre 2019) la « force de la nouveauté » liée à cette réforme qui consiste, au fond, à « changer le positionnement symbolique de l’oral » au sein du système éducatif français.

 

Les modalités pratiques de cette nouvelle épreuve du baccalauréat, qui sera inaugurée cette année scolaire, ont été définies dans une note du Bulletin officiel de l’Education Nationale du 13 février 2020. Cette épreuve, qui sera précédée d’un temps de préparation de vingt minutes, durera elle-même vingt minutes, qui se décomposeront en trois temps comme suit :

 

1°) cinq minutes d’exposé oral, debout et sans notes, devant un jury composé de deux professeurs (de deux disciplines différentes, dont l’un doit obligatoirement enseigner la discipline de spécialité du candidat) – l’exposé consistant à présenter une question choisie par le candidat entre deux questions proposées par le jury, et portant sur un des deux enseignements de spécialité de Terminale (ou bien sur les deux enseignements de spécialité conjointement) ;

 

2°) dix minutes d’entretien entre le candidat et le jury, portant sur le programme des spécialités suivies par le candidat en Première et en  Terminale ;

 

3°) cinq dernières minutes d’échange, durant lesquelles le candidat doit synthétiser la discussion afin notamment de préciser son projet d’orientation concernant la suite de ses études et/ou un éventuel projet professionnel. Cette épreuve obligatoire pour tous les candidats sera notée sur vingt points et figurera parmi les cinq épreuves finales du baccalauréat (aux côtés du français, en Première, de la philosophie et des spécialités 2 et 3, en Terminale) et comptera, parmi les autres épreuves, à raison d’un coefficient 10 en voie générale (contre un coefficient 10 en français, 8 en philosophie et 16 pour chacune des deux spécialités).

 

Grand oral du bac

 

 

Les exigences de l’épreuve sont définies également dans la note du B.O.E.N. du 13 février 2020 : il y est ainsi souligné que le candidat doit « montrer sa capacité à prendre la parole en public de façon claire et convaincante », à « utiliser les connaissances liées à ses spécialités pour démontrer ses capacités argumentatives » et enfin à démontrer « la maturité de son projet de poursuite d’études, voire professionnel ». Ces exigences traduisent ainsi tout particulièrement la volonté de développer et valoriser la prise de parole orale des élèves, conformément à l’esprit et à la lettre du rapport : « Faire du grand oral un levier de l’égalité des chances », remis le 24 juin 2019 par Monsieur Cyril Delhay, professeur d’art oratoire à Sciences Po Paris, au Ministre de l’Education Nationale, Monsieur Jean-Michel Blanquer. Dans ce rapport, Monsieur Delhay écrivait ainsi, en introduction de son mémoire: « La mise en place du grand oral du baccalauréat dans les voies générales et technologiques comme la présentation du chef-d’œuvre dans la voie professionnelle donnent une opportunité historique. L’objectif est que tout élève issu du système scolaire français sache non seulement parler en public mais s’y exerce avec plaisir. Que chacun(e) trouve, dans la pratique de l’oral en classe et dans les dynamiques de groupe qu’elle suscite, un chemin personnel de progression et, dans l’élaboration, l’interprétation et l’incarnation de sa parole en public, un moyen d’être soi ». Dans le cadre de la préparation à cette nouvelle épreuve, l’accent devra donc être mis non seulement sur l’aisance verbale et oratoire du candidat, mais également sur son aisance posturale, sur le placement de la voix ainsi que sur le langage non verbal (tenue vestimentaire, mimiques, gestuelle etc.), ou encore sur la conscience de la respiration et la gestion du stress en situation d’examen, de sorte que la performance de l’élève apparaîtra comme une prestation totale impliquant non seulement l’esprit mais également le corps, non seulement l’aptitude au discours rationnel et argumenté mais également la maîtrise des émotions, et ce afin de se montrer pleinement persuasif devant le jury. On notera au passage que Monsieur Delhay s’appuie en outre, dans son rapport de 2019, sur l’apport scientifique récent des neurosciences afin de rappeler l’importance de la coordination entre la pensée et le corps, entre la prise de parole et l’engagement physique du candidat.

 

Quels sont les aspects qui peuvent sembler positifs, mais aussi les aspects qui peuvent éventuellement susciter des inquiétudes au sujet du « grand oral » ? Et qu’en est-il, plus particulièrement, de la question de l’égalité des chances soulevée par le rapport Delhay, qui inspire la réforme du baccalauréat et la création de cette nouvelle épreuve ? Du côté des apports incontestablement positifs, on retiendra : l’éveil d’une pensée vivante et spontanée reposant sur la maîtrise du discours oral, la promotion de l’interdisciplinarité, la valorisation d’une compétence, la prise de parole orale, qui est extrêmement utile socialement et professionnellement, ou encore la réévaluation d’une exigence démocratique fondamentale, à savoir : l’engagement des individus et des futurs citoyens dans le débat public et politique. Du côté des inquiétudes, on mentionnera : le danger du formalisme (il convient de veiller à ce qu’une codification excessive de l’épreuve ne nuise pas à la spontanéité de l’oral), le caractère intimidant du « grand oral », une épreuve inspirée des concours d’entrée aux grandes écoles les plus prestigieuses, ou encore le caractère socialement discriminant d’une épreuve qui fait appel à des compétences qui relèvent bien souvent de l’héritage familial. Sur ce dernier point, toutefois, il convient de nuancer : s’il est vrai que l’expression orale obéit à des codes sociaux qui sont inégalement maîtrisés en fonction des milieux sociaux d’où proviennent les candidats, tout l’enjeu de la formation au « grand oral » sera précisément de corriger les inégalités en préparant spécifiquement aux exigences de cet examen d’un nouveau genre. Comme l’écrit Madame Marie Duru-Bellat, professeur émérite en sociologie à Sciences Po et spécialiste des questions d’éducation, dans le journal Le Monde (23 février 2018) : « Ce n’est pas parce qu’une épreuve est discriminante qu’il faut la supprimer. Selon qu’ils ont plus ou moins de vocabulaire en entrant à l’école, les élèves ne sont pas égaux devant la lecture par exemple. Mais on ne va pas renoncer à l’enseigner ! La question est de savoir ce que l’on veut que les élèves sachent. S’ils doivent maîtriser l’expression orale, il faut les y former. C’est une décision politique ».

 

Ainsi, la préparation au Grand Oral devra répondre à ces inquiétudes et permettre de relever le défi de l’égalité des chances, en proposant aux élèves de classe de terminale un enseignement adapté aux exigences de cette épreuve.

 

Par Jean-Claude Poizat, professeur agrégé de philosophie, docteur en Sciences politiques à Sciences Po Paris et professeur à Ipesup.

 

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